L'islamisme
La religion et le politique sont-ils, en islam, intimement liés par nature ?
La religion et le politique sont-ils, en islam, intimement liés par nature ?
A lire la plupart des ouvrages sur l'islam, à écouter les discours actuels des musulmans, la réponse ne fait aucun doute, oui, une spécificité de l'islam est bien cette confusion des deux registres, l'islam est à la fois religion (din) et pouvoir politique (syassat), ce serait, dit-on, son essence.
Cette conception vient d'une idéalisation quasi sacralisée de l'expérience médinoise du Prophète Muhammed, expérience érigée en modèle idéal perdu. Or, toutes les études scientifiques récentes le montrent, l'action armée et politique du Prophète dans le milieu tribal de l'Arabie du VIle siècle, n'est en rien le début d'une mise en place d'un quelconque Etat islamique. Lorsque le Prophète meurt en 732, aucun mécanisme " constitutionnel " n'est prévu pour assurer sa succession. Ce sont les Califes postérieurs qui vont, pour leur propre profit, installer cette vision mythifiée des origines.
Face à cette conscience d'une perte d'idéal originel, les courants islamiques majoritaires, le plus souvent fondamentalistes, se résignent à reconnaître tout pouvoir politique en place, même tyrannique, se contentant seulement qu'il fasse respecter la charia. Il y a toujours eut de fait, distinction des registres, politique et religieux, c'est la position traditionnelle des oulémas. Il n'y a pas de théocratie en islam, le calife n'a jamais été une sorte de pape de l'islam mais un chef temporel. Par contre, les minorités qui jadis ne se résignaient pas à cette attitude, sont à l'origine des mouvements radicaux actuels, qualifiés un peu rapidement d'islamistes.

L'islamisme est devenu une expression générique recouvrant toute forme actuelle d'expression radicale de l'islam. Au-delà de cette généralisation un peu abusive, nous prenons ici islamisme au sens strict de politisation, voire d'idéologisation de la religion.
En rupture avec les oulémas traditionnels qui se contentent d'une application stricte du droit musulman, les islamistes sont eux des politiques, ils visent en priorité l'instauration d'un Etat islamique - le moyen importe peu, révolution ou élection -. Dans une perspective quasi léniniste, les islamistes croient que si les structures d'Etat sont de nature islamique, de fait, toute la société, toutes les productions humaines, seront automatiquement pleinement musulmanes. Le pouvoir politique est pour eux la "  structure structurante ", l'application stricte de la charia, c'est pour après, pour la deuxième phase du projet. Ainsi, l'islam est perçu comme une totalité englobante et non comme le seul domaine du droit. C'est ce qu'affirmait Hassan al Banna (1906 - 1949) fondateur du mouvement des Frères Musulmans et l'un des premiers théoriciens de l'islamisme contemporain, avec sa formule "  Le Coran est notre constitution ".

Y-a-t-il une internationale islamiste ?
Fondamentalisme
et islamisme ont tout de même ce point commun d'exprimer un désir de retour aux sources. Cet idéal mythifié des origines laisse croire qu'il y a une essence originelle de l'islam. Or, précisément, le devoir du chercheur, de l'enseignant, est de refuser toute approche essentialiste du sujet, de " tordre le coup " à cette conception d'un islam intangible, a - temporel. La réalité fut dès l'origine, celle de la multiplicité des courants, l'islam a toujours été pluriel au point qu'il est préférable pour l'exprimer d'employer l'expression les islams à l'islam, expression qui risque de gommer la diversité. Il faut également savoir distinguer le regard que portent les croyants sur leur religion lorsqu'ils se plaignent des divisions internes (la fitna, la discorde en islam est un peu l'équivalent de l'hérésie en catholicisme), de celui du scientifique, qui consiste seulement à constater la pluralité de pensée, à en rendre compte, à la resituer dans des contextes culturels particuliers.
L'islamisme n'échappe pas à la règle. Certes, tous les islamistes des premières générations (début XXe siècle) rêvaient de reconstruirel'Oumma originelle sous la tutelle d'un seul Etat islamique. La révolution islamique d'Iran avec l'Ayatollah Khomeyni avait au départ une vocation universelle à l'échelle de l'islam, mais très rapidement le vieux clivage entre Chiites et Sunnites se révéla être insurmontable. Si l'Iran demeure toujours virtuellement le seul fédérateur de l'espace chiite, les mouvements islamistes sunnites sont eux divisés. Leur grand désir d'instituer un Etat islamique les a souvent entraîné dans le jeu politique de leurs pays respectifs, à tel point que ces mouvements sont de nos jours " nationalisés " : le Fis en Algérie, le Hamas en Palestine, le Refah en Turquie ...
Non seulement il n'y a pas d'internationale "  verte ", mais les islamistes ont partout échoué à constituer un Etat islamique, première phase de leur projet de réislamisation des sociétés.

Le terrorisme actuel, globalement labélisé " Ben Laden ", relève non pas de ces mouvements islamistes au sens strict que nous venons de définir, mais d'une autre attitude de l'islam, qualifiée de néo-fondamentaliste.
Comme l'islamisme s'était installé sur les ruines des idéologies séculières inspirées de l'occident -panarabisme, nationalisme arabe, nassérisme égyptien, baathisme syrien et irakien.-, le néo-fondamentalisme à son tour occupe le double terrain de la réislamisation et de l'internationalisme évacué par l'islamisme de plus en plus intégré dans le jeu politique local.
Le néo-fondamentalisme est la forme nouvelle du radicalisme musulman activiste. A la différence de l'islamisme qui ne se souciait que de politique, la nouvelle tendance ne s'intéresse, elle, qu'à l'application du droit musulman dans les mœurs. Le droit issu de la charia devrait remplacer le droit civil des Etats. Le ministère le plus puissant dans le régime des taliban en Afghanistan était celui de " la Proscription du mal et de la Prescription du bien ". La conception de la charia ultra-conservatrice, devient salafiste, au sens d'une volonté de retour à la pureté des " pieux ancêtres " (salaf). Cette attitude religieuse néo- fondamentaliste croise parfois des courants activistes violents, les, et donne ainsi naissance au salafisme jihadiste, telle la nébuleuse al-Qaida de Ben Laden.
Pour eux, l'ennemi est autant l'Etat musulman nationaliste que l'occident, les deux étant renvoyés ensemble dans la même catégorie d'impurs et d'infidèles. Le terrorisme de Ben Laden s'attaque également aux Etats musulmans et aux Etats occidentaux. Il ne saurait y avoir à terme qu'un seul Etat musulman correspondant à une seule communauté - l'oummah -. C'est la négation des différences culturelles (destruction des bouddhas de Bamyan), de l'histoire (l'islam est a-temporel). L'islamité ainsi conçue - un simple code d'obligations et d'interdits - est déterritorialisée. Les combats des néo-fondamentalistes sont ceux des périphéries - Afghanistan, Bosnie -, les recrues sont des individus réislamisés en occident, en rupture avec l'islam traditionnel de leurs parents. La logique est celle de la mondialisation. C'est une terrifiante fuite en avant dénuée de tout projet politique. Aussi ne peut-on pas dialoguer, négocier avec le néo-fondamentalisme.
Le radicalisme islamique se déplace mais ne disparaît pas. Au-delà des concepts qui ne sont que des catégories d'étude, sur le terrain, les limites sont parfois brouillées entre un islamisme au pouvoir devenu aussi conservateur que le néo-fondamentalisme.
Une des solutions de sortie réside certainement dans un effort de relecture des textes et traditions, à la fois par un effort d'ijtihad traditionnel, mais aussi par usage des sciences humaines modernes. L'initiative est dans le camp de l'immense majorité musulmane quiétiste.

Notions clés

Calife : le mot signifie successeur, substitut. C'est un successeur du Prophète : Abu Bakh, Omar, Uthman, Ali. Le califat est une fonction plus religieuse que politique. La fonction devient vite héréditaire. Le Califat fut d'abord à Médine, puis à Damas, à Bagdad, au Caire puis finalement à Istanbul avec les Turcs Ottomans. Le califat Ottoman fut abolit en 1924. Le rêve de certains salafistes et islamistes est de recréer l'unité de l'oumma, unité brisée par la disparition du Califat.
Charia ou Shariah : c'est le chemin révélé à suivre, la voie vers un idéal de vie selon la révélation divine exprimée dans le Coran. Charia est souvent traduit par Loi islamique. Il s'agit de l'ensemble du droit musulman issu de passages du Coran, de la tradition - Sunna - et des jurisprudences émises depuis des siècles d'interprétation. La loi islamique concerne tous les aspects de la vie.
Chiite ou Shiite : musulman qui se réclame de la légitimité familiale de Ali, gendre du Prophète. Le mot vient de Shiat Ali -partisan de Ali. Le chiisme est né de la Grande discorde consécutive à l'assassinat du Calife Uthman - 656, an 34, aux croyances fondamentales de l'islam, les chiites ajoutent la doctrine de l'imamat et la croyance en la justice de Dieu (l'homme né libre, Dieu n'est pas responsable du mal fait par l'homme). Les chiites, tournés vers le retour de leur Imam caché, ont une conception plus ouverte de l'interprétation du Coran que les autres branches.
Fondamentalisme : le terme vient de milieux protestants à la fin du XIXe siècle et désigne une attitude qui consiste à prendre à la lettre le sens du texte sacré, à retrouver une pseudo pureté originelle débarrassée de tout apport de tradition, donc à défendre ce qui apparaît comme fondamental dans la religion. Le fondamentalisme musulman non seulement privilégie le sens littéral du Coran, mais aussi et surtout, désire appliquer la charia dans tous les gestes du quotidien. Il ne se soucie pas trop du politique et de l'Etat, c'est plutôt la société qui l'intéresse afin de la réislamiser. Ce mouvement, conduit le plus souvent par des oulémas traditionnels, n'est ni violent ni anti-occidental.
Ijtihad : l'effort intellectuel de compréhension de la Loi.Le mot est de la même raçine que Jihad. Tout musulman bien éduqué en religion, peut, émettre des avis, proposer une interprétation face à un problème nouveau, en prenant appui sur le Coran et la Sunna, selon des méthodes appropriées, comme le raisonnement analogique. Une vieille querelle consiste à savoir s'il il y toujours eu une ijtihad au cours de l'histoire où si celle-ci s'est arrêtée au bout de quelques siècles, figeant ainsi l'islam dans des positions médiévales - c'est le thème de la " fermeture des portes de l'ijtihad " que beaucoup souhaitent rouvrir.
Intégrisme : ce terme, comme celui de fondamentalisme, est issu de la religion chrétienne avant d'être récemment appliqué à d'autres religions dont l'islam. Le mot date de la fin XIX e siècle, dans un contexte de refus de la part du pape Pie X et de nombreux catholiques, d'un aggionamento de l'Eglise, d'un examen des données de la foi à la lumière des sciences du moment. Au sens large, intégrisme signifie le rejet du progressisme. Ces catholiques défendent l'intégralité de leur foi. L'intégrisme fige à un moment donné l'interprétation de la révélation. Cette attitude sclérosante se retrouve dans certains courants musulmans.
Islamisme : l'expression qui souvent en contexte occidental actuel désigne l'extrémisme voire le fanatisme musulman, vient en fait des années 30 avec les Frères musulmans en Egypte. C'est une attitude qui érige la religion en idéologie politique. Le mouvement est extrêmement diversifié, si certains islamistes sont violents, d'autres acceptent, lorsqu'ils le peuvent, le jeu démocratique. De nos jours c'est devenu une sorte de terme générique qui englobe d'autres tendances comme les fondamentalistes, les salafistes.
Jihad : l'un des mots les plus connus et mal interprétés par le public occidental. Le mot jihad signifie effort, et, s'applique aussi bien à l'effort personnel pour devenir meilleur musulman, qu'à l'effort collectif militaire de défense de la communauté. Les deux sens existent dans le Coran. Jihad dans le sens de guerre sainte, a toujours été dans l'islam une acceptation minoritaire. Le mot islam a pour racine SLM, la paix.
Néo-fondamentalisme : mouvement récent qui prend la place de la contestation islamique banalisée Comme dans le fondamentalisme, l'objectif est l'application stricte de la charia, mais par contre, pas dans le cadre d'Etats nations, car ces musulmans néo-fondamentalistes sont pour la plupart des déracinés, produits de l'histoire ou de la mondialisation. Leur islam qui résulte d'un choix individuel et qui consiste en un code de comportements, non seulement n'est pas incarné dans une société donnée, mais nie toute culture y compris l'existence d'une culture islamique. C'est un produit de la modernité qui préfère l'oumma de l'Internet à celle de la mosquée. Les Taliban peuvent être qualifiés de néo-fondamentalistes - mot d'ordre : la charia et la sunna, retour à la lettre du Coran, mais pas de projet politique cohérent pour l'Afghanistan.
Oulémas. Ce sont les savants en religion musulmane. Salafisme. Le salafisme est un fondamentalisme qui revendique l'imitation des " pieux ancêtres " - salaf -. Ce courant en se radicalisant est parfois devenu guerrier, jihadiste : on parle alors de salafisme jihadiste. Ben Laden est un jihadiste, son combat est celui des périphéries de l'islam et non celui de la Palestine, il se trouve à la rencontre des courants fondamentalistes et néo-fondamentalistes. Ben Laden n'a ni projet politique ni projet de société. Al Qaïda est une secte apocalyptique comme peut l'être Aun au Japon.
Shoura : " la consultation ". Aux premier temps c'était une forme pré-démocratique, le chef de la communauté consultait les responsables des tribus. Certains voudraient y voir pour nos jours la forme spécifique de la démocratie pour des Etats musulmans où bien souvent l'on affirme que la souveraineté de Dieu l'emporte sur la souveraineté du peuple.
Sunna ou Tradition : elle est constituée de l'ensemble des gestes et paroles du Prophète, les hadiths. Le Coran lui-même invite à imiter le Prophète (S. XXXIII, 21). La sunna est la deuxième source normative du droit, après le Coran. Est-elle pour autant, comme le Coran, d'inspiration divine ? Est-elle une source autonome ou bien n'est-ce qu'une explication du Coran ? Ces questions de fond ont fait l'objet de réponses contradictoires selon les époques et les tendances islamiques. Aux tenants de la doctrine des deux Sources - Coran et Sunna seuls -, s'opposent par exemple les partisans du seul Coran comme référence normative.
Sunnite : la grande majorité des musulmans - 90 % -, suivent la tradition, la Sunna. Les sunnites se disent orthodoxes, seuls vrais musulmans. Ils se divisent en quatre grandes écoles juridiques.

Christian Bernard
Professeur agrégé d'histoire géographie
1er mars 2005
Créé le 27/09/2012
Modifié le 27/09/2012