L'islam et la république française
L'islam de France est-il compatible avec la République ?
L'islam, présenté comme la deuxième religion de France, occupe souvent depuis quelques années le terrain médiatique. A chaque soubresaut du monde arabo-musulman, l'islam inquiète une grande partie de l'opinion publique française mal au fait de cette religion, confondant bien souvent islam et islamisme quand ce n'est pas arabe et musulman. Suspecté d'être incompatible avec la laïcité républicaine, l'islam est régulièrement sommé de faire allégeance aux principes de la République.

L'islam de France est-il compatible avec la République ? Les 4 à 5 millions de musulmans vivant en France sont pour la plupart issus de l'immigration économique de l'après-guerre. Au-delà d'une forte participation, très médiatisée, au jeûne du mois de ramadan, le nombre de fidèles pratiquants à la mosquée n'est, proportionnellement pas plus important que pour les chrétiens ou juifs. Par contre, la communauté musulmane française est très divisée, d'une part selon des tendances culturelles, culturelles voire politiques hostiles entre elles, et d'autre part selon l'origine ethnique. Si les médias s'intéressent surtout à l'islam maghrébin, il ne faudrait pas oublier l'islam turc, l'islam noir et celui des Français de souche convertis.
Certaines positions radicales, certains replis communautaires, c'est le cas des Turcs, font craindre à beaucoup une incompatibilité de fond avec les valeurs républicaines laïques.
A y regarder de plus près, on aurait pu dire la même chose du catholicisme français fin XIXe siècle, et pourtant ce dernier a fini par se rallier à la République. Il s'agit alors d'une décision politique et non d'une éventuelle adaptation du dogme. Cessons de considérer l'islam comme intangible, figé à tout jamais dans uns sclérose médiévale. Tout réside dans l'interprétation que les hommes font un moment donné du donné "révélé". La compatibilité avec la République est possible. La récente unanimité des responsables musulmans lors de l'affaire des otages irakiens à la fin de l'été 2004 le montre admirablement. Les musulmans de France sont plus attachés à la République, plus ancré dans ses valeurs qu'on ne le croit communément. L'Etat l'a bien compris, lui qui vient d'inviter l'islam à la table de la République.

Quelle gestion de l'islam par la République laïque ?
La République française, ne l'oublions pas, a un rapport déjà ancien avec l'islam. Alors que ce dernier était absent du territoire métropolitain lors de la loi de séparation de 1905, la République gérait l'islam de manière directe dans les territoires colonisés et tout particulièrement en Algérie. Outre la non application de la laïcité dans les départements d'Alsace-Moselle, pour des raisons historiques, il y eut également l'exception coloniale, et ce, jusqu'en 1962. Cette mémoire coloniale a été fortement occultée, au point que la France ne semble découvrir l'islam que dans les années 80, c'est-à-dire à l'époque où l'immigration s'étant interrompue pour raison de crise économique, la République autorise les regroupements familiaux. La conscience collective française découvre des musulmans là où elle ne voyait quelques années auparavant que des travailleurs immigrés. Sans en tirer immédiatement la leçon, les autorités politiques françaises les considèrent pendant longtemps comme des ressortissants des puissances étrangères, momentanément en France. Après une gestion diplomatique de l'islam en France, ce n'est que tout récemment que l'Etat s'est efforcé d'organiser une représentation nationale de cette communauté religieuse définitivement fixée sur le sol national. Il a fallu environ quinze ans pour mettre en place en 2003 le Conseil Français du Culte Musulman - CFCM -.
La République a désormais officiellement un interlocuteur musulman en France, et de leur côté, les musulmans peuvent à la fois, mieux s'organiser et surtout être reconnu comme intégrés dans la République. La gestion de la crise des otages français d'Irak constitue une étape importante dans l'évolution des comportements et des représentations réciproques, d'une religion réputée étrangère et irrecevable en France, on est passé à une perception de musulmans totalement partie intégrante de la nation française.

Cette situation française est-elle unique en Europe ?
On oublie souvent la présence ancienne de l'islam en Europe, notamment dans les Balkans depuis la fin du Moyen-âge. Les 9 millions de musulmans sont ici descendants de colons turcs de l'Empire Ottoman et de slaves islamisés. Il n'y a pas d'Arabes dans l'islam balkanique, mais les musulmans Turcs sont bien présents en Europe et ce depuis longtemps.
La France, avec 4 à 5 millions de personnes, sur un total de 10 à 11 millions ? a la plus importante communauté musulmane d'Europe occidentale
Comme en France, les musulmans d'Europe de l'ouest viennent d'horizons géographiques et culturels très disparates, par contre, chaque pays d'accueil a, selon sa propre histoire, une dominante ethnique particulière. Alors que l'islam français est essentiellement maghrébin, celui d'Allemagne est turc, alors que l'islam anglais reflète la diversité du sud-est asiatique.
Si les mêmes courants relevant soit du fondamentalisme, du néo-fondamentalisme, du salafisme, du wahhabisme... traversent les communautés musulmanes d'Europe comme de France, l'immense majorité des musulmans vit son islam de manière sereine, quiétiste.
Des différences de gestion publique de ce qui apparaît depuis peu comme une nouvelle religion, montrent que dans ce domaine, Europe est encore à créer. C'est la Belgique qui la première en 1974 a établi un processus de reconnaissance publique de l'islam, mais qui ne se réalisera qu'en 1998. Alors qu'en France, ce ne sont que les représentants du culte musulman qui siègent au Conseil représentatif - le CFCM -, en Belgique, les élections concernent l'ensemble des musulmans, pratiquants ou non. La République française, une et indivisible, ne peut, elle, reconnaître de communautés.
L'Italie, l'Espagne sont en recherche d'une solution de gestion publique de l'islam sur leur territoire, ceci est d'autant plus urgent que nous sommes entrés hélas dans une époque de grand risque d'attentats.
L'Allemagne avec ses 3,5 millions de ressortissants musulmans est en plein travail de restructuration juridique. Le nouveau code de la nationalité de l'an 2000 permet désormais à un certain nombre de musulmans Turcs d'accéder à la citoyenneté allemande. Depuis 1994, la charte du Conseil des Musulmans d'Allemagne est un manifeste de compatibilité possible entre islam et démocratie.
L'Angleterre apparaît parfois comme un pays qui se singularise en tolérant sur son sol des organisations islamistes violentes. Ici, au nom des droits de l'homme, les propos sont libres, ce sont les actions qui sont jugées.
Le seul particularisme français, on le voit, réside à la fois dans le refus du communautarisme et dans une fixation sur l'école publique, véritable sanctuaire de la laïcité. L'affaire du foulard est essentiellement française.
Il n'y a pas encore, malgré l'existence du Conseil Européen de la Fatwa, de conscience européenne chez les musulmans qui y vivent, mais tout est en gestation avec les jeunes générations qui ne se reconnaissent plus dans les pays d'origine de leurs parents, qui souhaitent vivre pleinement une citoyenneté dans leur nouveau pays, tout en étant musulman, comme d'autres sont juifs, ou chrétiens. Les intégrations sont en marche, et donc, les relations avec le pouvoir politique local vont progressivement se normaliser. L'islam est durablement une composante de l'Europe. Ce sont les évolutions des pratiques concrètes, des comportements, dans le cadre de sociétés sécularisées vivant dans des Etats démocratiques, qui, progressivement, rendront compatible islam et Europe. Ce processus n'ira pas sans -à- coups, voire même des crises, mais il est inéluctable. L'espoir est permis.

La laïcité et l'islam
La laïcité n'est pas une spiritualité, mais ce cadre neutre qui permet précisément à toute religion, spiritualité, pensée athée de coexister. En France, elle exprime la neutralité de l'Etat qui ne reconnaît aucune religion en particulier, ce qui ne signifie pas pour autant qu'il les méconnaît.
Cette notion n'est pas à confondre avec la sécularisation qui elle, concerne la société et non les pouvoirs publics. La sécularisation est cette prise de distance à l'égard d'une religion à qui on ne reconnaît plus le droit de régenter la vie quotidienne.
En situation minoritaire dans les sociétés européennes, les musulmans découvrent et vivent de facto dans un contexte sécularisé, mais acceptent-ils pour autant la laïcité, notamment à la française ?
Le concept de laïcité est inexistant en langue et culture arabes. Rien étonnant si on se rappelle qu'en français, le substantif laïcité ne date que de 1871. Soheib Bencheikh suggère soit d'arabiser le mot français en al-lâ ikiyya, soit d'adopter une formule exprimant l'idée : al-hiyâd al-dînî : la neutralité religieuse.
Or, au-delà des habitudes culturelles, au-delà de l'absence du concept en langue arabe, nous constatons que les représentants du culte musulman en France acceptent le cadre laïque de la République, et ce, au moins à deux occasions majeures : lors de la signature d'un texte juridique officiel en 2001 - principes et fondements juridiques régissant les rapports entre les pouvoirs publics et le culte musulman en France -, et récemment en 2004 à l'occasion de la prise en otage de deux journalistes en Irak. Par ailleurs, la loi de mars 2004 sur l'interdiction à l'école de signes religieux par lesquels les élèves pourraient manifester ostentiblement une appartenance religieuse, pousse de fait les musulmans de France à accepter la laïcité. La compatibilité islam-laïcité n'est donc pas à rechercher dans une hypothétique adaptation d'un dogme, mais dans le concret de la vie quotidienne.

Y a t-il un islam français ? Qui sont les musulmans en France ?
L'appartenance religieuse, du fait de la laïcité, n'étant plus enregistrée lors des recensements démographiques, les estimations, parfois polémiques et incertaines, oscillent entre 4 et 5 millions de personnes. Plus de 80 % des musulmans en France proviennent du Maghreb, avec une nette prédominance de l'Algérie - 43% de l'ensemble. Hors Maghreb, la diversité ethnique est grande : origine des Dom-Tom, d'Afrique noire, du Proche et Moyen Orient, voire d'Asie. Environ un tiers de la communauté musulmane possède la citoyenneté française, ce sont les convertis à l'islam, les " devenus français ", et les harkis.
Avec une telle hétérogénéité d'origines, ethniques culturelles, linguistiques.., peut-on parler d'une communauté musulmane française ? Avec l'intégration qui est en marche, nous transitons d'un islam en France vers un islam de France.

Si la grande majorité des musulmans de France pratiquent un islam très paisible et parfaitement intégré à la République, l'actualité met régulièrement l'accent sur une minorité de groupes plus activistes voire extrémistes. A l'égal de l'ensemble du monde musulman dont ils sont issus, les musulmans français sont travaillés par un grand nombre de courants de sensibilités diverses, parfois opposées. Face à la très dominante majorité sunnite, les quelques chiites ne sont pas à négliger ne serait-ce que pour leur aptitude à l'interprétation des textes sacrés.
Certains s'inquiètent de la présence d'associations relevant de directives étrangères, tout au moins transnationales, comme hier, d'autres craignaient l'internationale du clergé. C'est le cas de L'UOIF - Union des Organisation Islamiques de France qui relève de la mouvance des Frères Musulmans, du Tabligh, branche française d'un mouvement missionnaire né au Pakistan, des Habaches nés en Syrie, des organisations turques dont le Milli Görüs - point de vue national - au nom évocateur des intérêts turcs et non français, des groupes wahhabites liés à l'Arabie Saoudite... Il ne faudrait pas oublier, sous prétexte qu'ils ne font pas la Une des journaux, tous les mouvements mystiques soufis.
Cette communauté musulmane en France manque encore cruellement d'un encadrement intellectuel à sa mesure, et, paradoxalement, elle feint d'ignorer bien souvent des personnalités qui lui permettraient une adaptation plus rapide. Une des préoccupations majeures, qui conditionne à la fois l'évolution de la communauté et son intégration dans la République, est le dossier de la formation des imams. Il est impératif de former des imams à la française, imprégnés de la culture et des valeurs républicaines. La question des carrés musulmans dans les cimetières, de la nourriture hallal dans les restaurations de la fonction publique sont également des sujets en cours de traitement. C'est la solution de tous ces problèmes qui fera progressivement taire le discours anti-occidental de certains prêcheurs musulmans, qui soudera islam et République.

Le Conseil Français du Culte Musulman - CFCM
Avec une présence visible et durable depuis les années 80, l'islam en France cherche à s'organiser pour répondre à tous les besoins du culte. La montée de l'islamisme et les répercussions des soubresauts du monde musulman, ont incité de leur côté les pouvoirs publics à faire émerger un interlocuteur unique. Après une quinzaine d'années de tentatives souvent infructueuses, un CFCM vit le jour en 2003, tant à l'échelon de la nation que des régions. Des élections complétées par quelques cooptations est issu un Conseil - une Assemblée générale de 197 membres, un Conseil d'administration de 64, un Bureau présidé par Dalil Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée de Paris -.
Ce Conseil représente le culte, c'est-à-dire les mosquées et non l'ensemble des musulmans. Les élections de 2002 qui reflètent le rapport de force entre les grandes tendances ont souligné la montée de l'UOIF. Les courants Habaches, chiites et d'origines turque sont peu représentés.
Ce CFCM qui constitue l'interlocuteur des pouvoirs publics est chargé de la coordination de tous les grands problèmes relevant de l'exercice du culte musulman, de la défense de sa dignité, du dialogue avec les autres religions et bien entendu avec les pouvoirs publics locaux et nationaux. Son intervention unanime lors de la prise d'otages irakienne en 2004 lui donne une légitimité auparavant incertaine. Cela a apaisé la querelle sur le foulard lors de la rentrée scolaire de septembre 2004.
Cette unicité d'interlocuteur musulman n'empêche pas la diversité interne des courants et associations parfois rivales.

Christian Bernard
Professeur agrégé d'histoire géographie
1er mars 2005
Créé le 27/09/2012
Modifié le 27/09/2012