La monarchie absolue de droit divin au temps de Louis XIV : Synth?se des connaissances
Des racines bibliques à la construction de la monarchie de droit divin par l'Eglise, la monarchie de droit divin et la lutte entre le monarque et le pape : le gallicanisme, la monarchie absolue de droit divin : les limites du pouvoir, les libertés.
SOMMAIRE
1 - Des racines bibliques à la construction de la monarchie de droit divin par l'Eglise
2 - La monarchie de droit divin et la lutte entre le monarque et le pape : le gallicanisme
3 - La monarchie absolue de droit divin : les limites du pouvoir, les libertés


La monarchie absolue de droit divin est le régime politique en place en France dans l'Ancien Régime, particulièrement au XVIIème siècle. Elle est le fruit d'une évolution au long des siècles, qui s'appuie sur des notions et concepts enracinés dans le temps et dans l'espace, mêlant politique et religion.


I - DES RACINES BIBLIQUES A LA CONSTRUCTION DE LA MONARCHIE DE DROIT DIVIN PAR L'EGLISE

Le droit divin est la loi de l'Eglise, telle qu'elle est consignée dans les Ecritures. L'Ancien et le Nouveau Testaments en posent les fondations.

Dans le premier livre de Samuel (16, 6 et 10 - 13) (cf. texte annexe 1), David est décrit recevant l'onction après avoir été choisi par Yahvé. Quand il devient le second roi d'Israël, succédant à Saül, il exerce son pouvoir au nom de Dieu (souveraineté divine).

Saint Pierre, dans sa première Epître (2, 13 - 17) (cf. texte annexe 1), appelle à la soumission au roi, à l'autorité politique pour respecter la volonté de Dieu.

Saint Paul, dans l'Epître aux Romains (13, 1 - 7) (cf. texte annexe 1), affirme "qu'il n'y a point d'autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent sont constituées par Dieu."

Ces références bibliques amènent à mettre l'accent sur deux éléments distincts mais fondamentaux qui sont l'onction et le sacré. En recevant l'huile sainte, David devient consacré, pénétré de la puissance divine. Cette onction se retrouve dans le baptême. C'est elle que reçoit Clovis lorsqu'il décide de se convertir au christianisme. Le baptême de Clovis (cf. texte annexe 2) est une étape importante dans l'installation du droit divin.

Clovis, à la fin du Vème siècle (496 ? 498 ?) décide, sous l'influence de sa épouse Clotilde, de recevoir le baptême des mains de l'archevêque de Reims, Remi, qui appartient à l'Eglise de Rome. Il ne rejoint donc pas l'arianisme qui domine dans la région à cette époque et qui a été condamné par les conciles de Nicée (325) et de Constantinople (381). Il fait là un choix religieux mais aussi politique : Grégoire de Tours (VIème siècle) présente le roi des Francs comme le nouveau Constantin. Clovis réduit ainsi l'influence arienne et renforce celle de l'Eglise romaine.

La cérémonie de baptême (cf. illustration annexe 3) est connue à travers le récit fait par l'archevêque de Reims Hincmar (IXème siècle), conseiller du roi Charles le Chauve, dans " La vie de Saint Remi ". Hincmar y révèle l'existence d'une " ampoule " (fiole) " remplie d'un chrême " (…) apportée par une colombe " plus blanche que neige ", qui serait l'Esprit Saint. Aucun contemporain de Clovis n'a parlé de cet évènement, mais personne ne conteste le récit de l'archevêque au moment où il le publie.

Le rapprochement est ainsi fait entre le baptême du Christ et le baptême de Clovis, oint et sacré. La porte est donc ouverte à la cérémonie du sacre (cf. illustration annexe 4) des monarques, ainsi désignés comme rois-prêtres, investis d'une mission à la fois temporelle et spirituelle : celle de conduire le peuple de Dieu vers le Cité éternelle. Les deux rites distincts du baptême et du sacre sont alors confondus.

Pour être roi de France, il faudra être sacré à Reims, oint par le chrême de la fiole miraculeuse. On parlera bientôt des " rois  très chrétiens " du royaume de France, ce qui permettra de revendiquer une place prépondérante au sein de la chrétienté. En 1651, lors de l'antique liturgie de la cérémonie du sacre, qui s'apparente à l'ordination des clercs, Louis XIV (cf. illustration annexe 5) sera sacré, devenant à son tour un " roi-prêtre ".

La théorie du droit divin devient donc la base de la légitimité de la monarchie. Elle trouve son origine dans Saint Paul : " Tout puissance vient de Dieu ". Cette légitimité n'est pas interprétée de la même façon par les rois et par l'Eglise. Pour les premiers, il s'agit d'une justification de l'autorité monarchique, dont les titulaires sont censés être désignés par Dieu pour gouverner les Hommes. Pour la seconde, s'appuyant sur Saint Thomas, ce qui vient de Dieu, c'est le pouvoir pris en soi, c'est-à-dire le rapport de quelqu'un qui gouverne à quelqu'un qui est gouverné. Dieu n'a pas institué par un acte exprès de volonté telle famille ou telle forme de gouvernement. L'institution politique reste de droit humain : toute autorité vient de Dieu par le peuple. L'autorité ainsi fondée n'est légitime que si elle est juste quant aux conditions de son avènement et de son exercice.


2 - LA MONARCHIE DE DROIT DIVIN ET LA LUTTE ENTRE LE MONARQUE ET LE PAPE : LE [pdf=223_1.pdf]GALLICANISME[/pdf]

A partir du XIème siècle, les souverains d'Occident, donc les rois de France, vont entrer en conflit avec les papes successifs, sur la conception du droit divin, et surtout sur les pouvoirs qu'il confère. Le spirituel et le temporel doivent-ils être dissociés dans l'exercice du pouvoir ? Les monarques sont enclins à penser que l'autorité suprême appartient au roi, dans sa personne propre. Donc, " ce qui plaît aux princes vaut loi ". Les papes voient l'autorité suprême détenue par la royauté elle-même : " Le roi est mort. Vive le roi ! ". Le pouvoir a été confié au roi pour qu'il l'exerce dans l'intérêt général. S'il en est indigne, il est licite de le lui retirer : c'est la théorie du tyrannicide.

Aux XVIème - XVIIIème siècles, le point de vue des monarques l'emporte, particulièrement en France, avec l'élaboration de la théorie de la monarchie de droit divin, telle que nous l'entendons aujourd'hui Le roi est totalement indépendant du pape parce que le pouvoir lui vient directement de Dieu, sans l'intermédiaire du peuple. Le roi n'est responsable que devant Dieu. Le conflit entre le monarque et le pape a fait naître en France une doctrine théologique et un concept politique que l'on appelle le gallicanisme.

Dès le XVème siècle, un texte est adopté, à l'initiative de Charles VII, par l'Assemblée du clergé réunie à Bourges, définissant ce concept : " La Pragmatique Sanction " (1438). Cette ordonnance limite, au profit du pouvoir royal, les droits de Rome en matière de nomination aux évêchés et aux abbayes, de perception des revenus ecclésiastiques, d'appels, d'excommunications ou d'interdits. Le concile est reconnu supérieur au pape, les élections des évêques et des abbés sont rétablies. Par ce texte, le roi donne à la France un statut de pur esprit gallican. Mais tous ces décrets ne sont pas reconnus par Rome qui les condamne. Le gallicanisme s'installe durablement en France.

"L'affaire du droit de régale" et la "Déclaration des Quatre Articles" (1682) vont donner l'occasion à Louis XIV de confirmer l'ancrage gallican du royaume de France. Le droit de régale permet aux souverains d'administrer les bénéfices ecclésiastiques momentanément sans titulaires, et d'en percevoir les revenus. Le pape, au XIIIème siècle, avait repris partiellement ce pouvoir dans les diocèses du Midi, le roi acceptant de renoncer à la régale temporelle (perception des revenus), mais non à la régale spirituelle (droit de nommer aux bénéfices dépendant des sièges vacants).

Les juristes royaux, considérant la régale comme un droit inaliénable de la couronne, Louis XIV décide, par un édit de 1673, de l'étendre aux diocèses du Midi. Le pape Innocent XI demande au roi de révoquer l'édit royal. Louis XIV, soutenu par l'épiscopat français, convoque en 1681 une assemblée extraordinaire du clergé et fait rappeler, dans une déclaration solennelle, les grands principes des " libertés de l'Eglise gallicane ". C'est Bossuet qui la rédige. On la connaît sous le nom de " Déclaration des Quatre Articles ", et elle peut se résumer ainsi (1) :
1) Pierre et ses successeurs n'ont reçu qu'un pouvoir spirituel et ne disposent d'aucun pouvoir temporel sur les souverains.
2) Le pouvoir spirituel du pape est soumis à l'autorité des conciles généraux conformément aux décrets du concile de Constance.
3) Les règles et coutumes en vigueur dans le Royaume de France et l'Eglise gallicane sont inviolables par le pouvoir spirituel du pape.
4) Le jugement du pape n'est irréformable qu'après le consentement de l'Eglise universelle.

L'Assemblée du clergé l'approuve en 1682. Elle est aussitôt érigée en loi d'Etat. C'est un véritable défi au pouvoir pontifical. Ce sont les tenants de ce concept qui vont soutenir la théorie de la monarchie de droit divin, parce qu'ils supportent mal l'intervention du souverain pontife dans les affaires de la France.

Aux Etats-Généraux de 1614, le Tiers-État demande que cette forme de monarchie soit inscrite  parmi les lois fondamentales du royaume. Louis XIV saura se servir de cela pour installer fermement l'absolutisme au côté du droit divin. L'absolutisme est plus une pratique de gouvernement qui donne naissance à l'idéologie d'un groupe dirigeant qu'une doctrine ou un véritable concept. Cette idée s'installe au XVIème siècle, où le roi incarne un idéal national, compatible avec l'humanisme. L'homme, mesure de toute chose, tend à s'incarner dans le type exemplaire de l'homme : le héros, c'est -à -dire le roi. Elle s'épanouit au XVIIème siècle, où l'Etat absolu devient un pouvoir politique qui agit sans contrôle, les sujets ne pouvant demander de compte au monarque. Le roi n'est pas au-dessus de l'Etat mais s'assimile à lui, en est le premier serviteur.

Louis XIV va pousser à l'extrême cette conception, créant l'absolutisme personnel du roi. Ce dernier est le seul à connaître le Tout. Il est responsable de tout. La raison d'Etat est un " mystère divin ". Le roi lui-même est d'une autre essence que les hommes. Donc il existe un " mystère de la monarchie " qui donne la compétence au roi seul pour peser et discerner la raison d'Etat.

Bossuet a défini l'absolutisme théologique. Pour lui, toute forme de gouvernement est bonne si elle est absolue. Le prince est le ministre de Dieu pour le bien. Tout gouvernement est le reflet de l'autorité de Dieu. Le principe de l'autorité est donc immortel. Toute révolte est une rébellion contre Dieu.

Bossuet a exposé sa théorie dans "Politique tirée des propres paroles de l'Ecriture sainte" (cf. texte annexe 6) un des ouvrages les plus représentatifs de l'absolutisme français. Pour lui, les souverains sont totalement indépendants de tout contrôle humain. La religion et les lois exercent sur les rois une puissance directive. Ces principes sont hérités de Saint Paul : " Toute puissance vient de Dieu " : c'est la Providence qui permet en fait l'institution de toute autorité, même mauvaise, et la révolte est toujours une impiété. Cette doctrine assure aux mauvais gouvernants une apparence d'impunité. Mais Dieu saura les punir. Bossuet ne pose aucune borne à l'absolutisme, sauf la religion. Mais il faut que le souverain soit pénétré de cette idée. C'est par l'éducation que cela peut se faire. Bossuet, précepteur du Dauphin, prêche les devoirs des rois fondés sur " Les propres paroles de Ecriture sainte ". Louis XIV reprendra cela dans ses " Mémoires pour l'instruction du Dauphin " (cf. texte annexe 7).


3 - LA MONARCHIE ABSOLUE DE DROIT DIVIN : LES LIMITES DU POUVOIR, LES LIBERTES

La monarchie française doit, traditionnellement, obéir aux "lois fondamentales du royaume", lois coutumières mais impératives, qui sont une sorte de constitution : l'hérédité, la masculinité, la primogéniture, la capacité, la légitimité, l'inaliénabilité du domaine.

Cette base coutumière génère des "libertés", elles-mêmes coutumières, ou bien locales, qui constituent des limites au pouvoir royal absolu. Des institutions exercent ces libertés collectives face au monarque : les Parlements, les Etats provinciaux, les Assemblées de Villes, etc. Des groupes sociaux bénéficient de privilèges que le roi se doit de reconnaître : clergé, noblesse, etc. Même sous Louis XIV, ces limites empêchent un véritable absolutisme.

La monarchie absolue ne possède pas de vrais moyens d'action. Elle se manifeste donc par des symboles ou des action significatives, comme la torture de criminels arrêtés : son incapacité à rattraper tous les auteurs de crimes l'oblige à faire subir à ceux dont sa police a pu se saisir des traitements exemplaires.

Le monarque de droit divin (mot-clé) est tenu au respect des lois divines, c'est-à-dire les commandements de Dieu. " Le Décalogue est un redoutable cahier des charges ". (2) Et si le roi manque gravement à ces lois, les sujets peuvent légitimement se révolter, parce qu'ils sont alors déliés du devoir de soumission. Les sujets sont également dégagés de leur devoir d'obéissance quand le roi viole la loi naturelle, elle-même d'origine divine, mais indépendante des lois révélées. La loi naturelle représente ce qui est tacitement commun aux chrétiens et aux non-chrétiens.

Le sujet du roi, grâce aux lois coutumières, divines et à la loi naturelle dispose de libertés. Mais celles-ci sont de nature collective : c'est une sorte de liberté d'association qui lui permet une défense commune. Sur le plan individuel, la soumission du sujet au monarque n'en fait pas un esclave. Le lien direct de l'individu avec le souverain lui permet toujours d'en appeler au roi en dernier recours. Mais il ne s'agit pas là d'une liberté individuelle.

Ce constat est particulièrement visible sur le plan religieux, pendant le règne du Roi Soleil par exemple. Louis XIV hérite de son grand-père Henri IV et de son père Louis XIII un royaume dans lequel une place a été reconnue aux protestants par l'Edit de Nantes (30 avril 1585). Ce texte est une loi d'Etat qui est déclarée perpétuelle et irrévocable. Cependant l'application de ce texte n'a pas entièrement apaisé la situation religieuse.

Pendant le règne de Louis XIV, des voix s'élèvent pour dire que " la liberté de conscience est considérée par tous les catholiques comme un précipice creusé devant leurs pieds (…) comme une porte ouverte au libertinage ". L'Assemblée du clergé réunie en 1675 qui faisait cette déclaration ajoutait : " Otez-leur " (aux protestants) " Sire, ôtez-leur cette funeste liberté ". Le roi est sensible à ces pressions qui reviennent à lui faire appliquer cette maxime : " "un roi, une loi, une foi ". Il va donc, dans un premier temps, soumettre les "religionnaires" à toutes sortes de vexations, parmi lesquelles les sinistres dragonnades. On envoyait loger chez les protestants des soldats, dragons ou autres, avec permission de faire tout ce qui leur plairait, et pis encore. Ces mauvais traitements entraînèrent des conversions de circonstances et l'exil des forces vives de la communauté réformée.

Louis XIV fut persuadé par son entourage que les protestants qui n'avaient pas fui s'étaient convertis ou allaient le faire. L'Edit de Nantes n'avait plus de raison d'être. L'Edit de Fontainebleau, promulgué le 18 octobre 1685 révoqua donc cette loi d'Etat. La France, et le régime de la monarchie de droit divin se ravalaient ainsi au rang des pays où l'intolérance était érigée en règle : Louis XIV brisait net avec la politique de ses prédécesseurs. Cet acte, " pire qu'un crime " fut "  une faute " (3).

CONCLUSION

La monarchie absolue de droit divin est un régime politique qui s'est construit en France au long des siècles, pour atteindre son apogée pendant le règne de Louis XIV.

La Révolution française y met fin à partir de 1789, remplaçant la souveraineté divine par la souveraineté de la Nation, puis du Peuple.

Les fortes imbrications du religieux et du politique dans la monarchie d'Ancien Régime font que l'évolution politique en France jusqu'au début du XXème siècle, évolution qui prend souvent la forme d'un combat, mêle toujours étroitement les deux domaines.

Claude Blocquaux
Professeur certifiée d'Histoire-Géographie
15 février 2006
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1) Théo
2) François BLUCHE : Louis XIV
3) Daniel ROPS : " L'Eglise des temps classiques "
 
Créé le 16/02/2012
Modifié le 16/02/2012