La prise en compte du religieux dans un établissement catholique d'enseignement et les valeurs de la laïcité
Comment penser le rapport du religieux à la société laïque ?
D’un côté, dans l’école laïque, l’Etat désire proposer une approche raisonnée des religions comme faits de civilisation. De l’autre, dans la société laïque, l’Eglise désire proposer la foi chrétienne comme contribution au vouloir-vivre de la société. Comment penser dès lors le rapport religieux à la société laïque ?

Trois types de rapports au religieux sont ici explorés en tension : information, interprétation et initiation.

PREAMBULE
Il s’agit d’essayer de penser la prise en compte du religieux dans une société laïque et démocratique.

Il s’agit en fait de manière très générale, du rapport «religion et société» (ou bien peut-être faut-il le dire au pluriel «religions et sociétés»), en France, au début du XXI° siècle. La question n’est pas nouvelle. Ce qui est nouveau et qui fait que nous sommes mobilisés ou simplement intéressés, c’est que ce n’est plus une question seulement pour philosophes ou théologiens, mais qu’elle est devenue « débat public » et que, ces dernières années, au gré de l’actualité, ce débat a envahi l’espace public, au point que chacun et chacune qui le veut bien peut y prendre part et y apporter sa contribution. Il n’est qu’à voir pour le confirmer l’abondance de contributions sur ce sujet dans la presse, de la part de responsables politiques et religieux en même temps que de nombreux intellectuels et simples citoyens.

En arrière-plan, il faut rappeler deux documents récents, l’un émanant de l’Etat, l’autre de l’Eglise catholique, qui tracent comme un cadre pour notre réflexion.

1) Le Rapport de Régis DEBRAY au ministre de l’Education nationale intitulé
«L’Enseignement du fait religieux dans l’école laïque» publié en Avril 2002.
En voici les premiers mots :
«Apparent consensus. L’opinion française, dans sa majorité, approuve l’idée de renforcer l’étude du religieux dans l’Ecole publique. Et pas seulement pour cause d’actualité traumatisante ou de mode intellectuelle. Dès les années 1980-1990, débouchant sur le rapport du recteur JOUTARD de 1989, les raisons de fond ont été maintes fois et sous divers angles développées qui militent, en profondeur, pour une approche raisonnée des religions comme faits de civilisation.

Argumentaire connu. C’est la menace de plus en plus sensible d’une déshérence (absence d’héritiers) collective, d’une rupture des chaînons de la mémoire nationale et européenne où le maillon manquant de l’information religieuse rend strictement incompréhensibles, voire sans intérêt, les tympans de la cathédrale de Chartres, la Crucifixion du Tintoret, le Don Juan de Mozart, le Booz endormi de Victor Hugo, et la Semaine sainte d’Aragon. C’est l’aplatissement, l’affadissement du quotidien environnant dès lors que la Trinité n’est plus qu’une station de métro, les jours fériés, les vacances de Pentecôte et l’année sabbatique, un hasard du calendrier. C’est l’angoisse d’un démembrement communautaire des solidarités civiques, auquel ne contribue pas peu l’ignorance où nous sommes du passé et des croyances de l’autre, grosse de clichés et de préjugés. C’est la recherche, à travers l’universalité du sacré avec ses interdits et ses permissions, d’un fond de valeurs fédératrices, pour relayer en amont l’éducation civique et tempérer l’éclatement des repères comme la diversité, sans précédent pour nous, des appartenances religieuses dans un pays d’immigration heureusement ouvert sur le grand large.»
(Régis DEBRAY, L’enseignement du fait religieux dans l’école laïque, Rapport au ministre de l’Education nationale, Paris, Odile Jacob, Avril 2002, pp. 13-14)

2) La Lettre des Evêques aux Catholiques de France
«Proposer la foi dans la société actuelle» de 1996, dont la première partie s’intitule : Comprendre notre situation de catholiques dans la société actuelle. Rappelons-en quelques termes forts :
«Nous acceptons sans hésiter de nous situer, comme catholiques, dans le contexte culturel et institutionnel d’aujourd’hui, marqué notamment par l’émergence de l’individualisme et par le principe de la laïcité. (p. 20)
 …La séparation de l’Eglise et de l’Etat, après un siècle d’expérience, peut apparaître comme une solution institutionnelle, qui, en permettant effectivement de distinguer ce qui revient «à Dieu» et ce qui revient «à Césa », offre aux Catholiques de France la possibilité d’être des acteurs loyaux de la société civile. (p. 27)
…nous tenons à être reconnus non seulement comme des héritiers, solidaires d’une histoire nationale et religieuse, mais aussi comme des citoyens qui prennent part à la vie actuelle de la société française, qui en respectent la laïcité constitutive et qui désirent y manifester la vitalité de leur foi. (p. 28)
…Pour notre part, au titre de notre citoyenneté et de notre foi, nous voulons contribuer au vouloir- vivre de notre société, et y montrer activement que l’Evangile du Christ est au service de la liberté de tous les enfants de Dieu. (p. 29)
…Dans ces conditions nouvelles, tout en demeurant les bénéficiaires de l’héritage reçu, nous avons à devenir des « proposant de la foi». (p. 41) »


Une convergence certaine existe entre ces deux documents. Elle réside dans le fait qu’ils témoignent chacun à leur manière et sur le terrain qui leur est propre, du souci de penser pour aujourd’hui le rapport du religieux à la société laïque.

D’un côté, dans l’école laïque (parce qu’ouverte à tous, tenue à l’exigence de laïcité), l’Etat désire proposer une approche raisonnée des religions comme faits de civilisation, De l’autre, dans la société laïque, l’Eglise désire proposer la foi chrétienne comme contribution au vouloir- vivre de la société.

Le tableau : «Laïcité et prise en compte du religieux dans l’enseignement»

Il ne s’agit pas d’un schéma théorique mais expérimental, d’une approche empirique, à partir de situations ou événements vécus. Il s’agit de saisir des enjeux (risques et chances), peut-être peut-on dire des « fécondités » du rapport entre laïcité et fait religieux.

Les cases ne sont pas des boîtes, elles ne sont ni closes ni étanches, mais dans une tension élastique permanente et dans tous les sens, lignes entre elles, colonnes entre elles, lignes avec colonnes.

Elles ne s’opposent pas et aucune n’est supérieure à l’autre. Seulement, l’intensité du rapport entre la manière dont est pris en compte le religieux et les exigences de la laïcité, peut être plus ou moins forte, voire même croissante de l’une à l’autre.

C’est un peu comme la carte de géographie d’un  pays  à habiter, ou du moins à visiter. Dans ce « pays », il y a plusieurs régions différentes, chacune avec son caractère, ses richesses et ses limites, ses spécificité.

Chacun d’entre nous se déplace dans ce pays, d’une région à une autre, au gré des événements, des expériences, des rencontres, des situations de vie. Personne (ni individu, ni institution) ne peut prétendre s’installer définitivement ici ou là et s’y considérer comme le propriétaire.

Les croyants par exemple ne peuvent pas s’installer dans la dernière ligne, sous prétexte que c’est leur lieu, sans en même temps fréquenter les deux autres, les honorer de leur présence et de leur engagement.

Les trois types de rapport au religieux
C’est la «prise en compte du religieux dans l’enseignement» qui nous donne l’occasion de penser de manière plus générale le rapport au religieux.

D'où un nouveau tableau articulant de façon différente les trois approches : Information, Interprétation et Initiation. A lire en «tension » ou «élasticité» nécessaire (1, puis  2, enfin  3).

Michel Martin
Ancien directeur de l’IPER (Institut Pastoral d’Etudes Religieuses) de l’Université catholique de Lyon
Vicaire général du Diocèse de Viviers (Ardèche)
1er novembre 2006
Créé le 01/02/2012
Modifié le 27/09/2012