Les conditions ?pist?mologiques du fait religieux
Réflexions sur les conditions épistémologiques de l'enseignement du fait religieux.
Aborder la question du fait religieux est une entreprise d’autant plus délicate que chacun de nous, chercheur, enseignant ou élève, est sous l’emprise d’a priori redoutables jusqu’à refuser de la traiter avec ce recul et cette sérénité dont il fait pourtant montre quand il s’agit de domaines dans lesquels il n’est pas aussi intimement impliqué. Aussi bien est-il nécessaire plus qu’ailleurs de préciser les conditions épistémologiques d’une telle approche.

La question centrale que nous nous sommes posée pour guider notre démarche fut celle-ci : quelle instance institue valablement l’éducation (en l’occurrence scolaire) pour que celle-ci ne soit pas une inculcation mais une instruction au service de l’avènement d’un homme libre, en particulier quand il s’agit d’un mineur ? Est-ce la société, c’est-à-dire des intérêts particuliers ? Est-ce l’État ? Est-ce la République ? Est-ce la science ? Est-ce Dieu ? Est-ce le chercheur ou le jeune lui-même ? Est-ce que ce sont les enseignants ?... Pour instruire cette question, nous avons pris appui sur la catégorie de « discipline », qu’elle soit savante ou scolaire. Elle nous est si familière que l’on ne sait plus vraiment ce qu’elle signifie. Elle est pourtant grosse d’implications décisives. Le mot "discipline", au sens de matière d’enseignement est récent. À peine plus d’un siècle d’existence. Il fut la réponse à l’instauration du régime républicain tel qu’il était apparu avec la Révolution française : en régime républicain, aucune autorité institutionnelle ne décide où est la vérité. Celle-ci relève de l’énonciation faite par un sujet humain. Elle est un attribut de sa dignité et de responsabilité d’homme. Aussi ne répond-elle qu’à des exigences épistémiques. Dans l’enseignement, elle s’inscrit dans la logique de l’instruction et non celle de l’éducation, qui rime facilement avec inculcation. On ne peut l’imposer, avait dit Condorcet, sans commettre un attentat contre l’une des parties les plus précieuses de l’humanité.

Même si la distinction entre instruction et éducation demeura difficile à faire pour quelques uns d’entre nous, nous passâmes, le jeudi après-midi, à l’étape suivante qui était d’entrer au cœur de ce qu’est une discipline du point de vue épistémologique. Nous le fîmes en nous posons cette autre question aussi redoutable qu’incontournable : celle de l’imputation. Que faisons-nous au juste lorsque nous relevons des faits et que nous cherchons à les expliquer ? Quelle pertinence et quelle validité ont les explications scientifiques que nous en donnons ? Pour ce faire, nous travaillâmes en petits groupes, avec la possibilité de prendre appui sur l’un ou l’autre des textes mis à la disposition de chacun. Une réunion générale permit à chaque groupe de faire part de sa réflexion et de la façon dont il avait répondu à la question posée. À vrai dire, cette question était difficile à instruire. On ne lève pas aussi vite un implicite auquel on n’a pas ou peu accordé d’attention, surtout s’il nous paraît évident. Le choix des textes supports était sans doute trop ouvert et le questionnement pas assez préparé et étayé. Du moins, avons-nous pu prendre conscience de l’importance de cette question.

Cet environnement épistémologique ainsi précisé, il était possible de réfléchir, le vendredi matin, aux notions et aux concepts avec lesquels nous abordons les faits religieux et tentons d’en rendre raison, comme, par exemple, celles de « fait », de "religion", de "culture", et, à un autre registre, d’idéal type, etc. La question centrale était : quelle est la fonction heuristique et véridique de ces notions ? En fait, cette question fut à peine abordée. Une bonne partie de la matinée fut occupée par des discussions sur des points soulevés la veille. Et sans doute était-ce mieux ainsi. Cela atteste que l’ensemble des participants à ce master est engagé dans une véritable démarche heuristique, qu’il forme ce qu’ailleurs on nomme une "promotion", c’est-à-dire qu’il y a entre tous, malgré ou peut-être à cause de leurs grandes différences, une entente profonde sur ce qui les motive, une attention et une écoute mutuelle et non une vaine compétition, bref, une volonté d’aborder la question du fait religieux en vérité, en se soumettant aux exigences épistémiques qu’une telle démarche requiert. Ce qui ne peut que réjouir le formateur que je suis tout en lui faisant regretter qu’il aurait peut-être mieux valu s’y prendre autrement pour mieux répondre à cette attente.

Ce qui importe avant tout est que ce master, unique en son genre, soit, comme il en est la promesse, ce creuset où, plus qu’un simple lieu de formation, s’élabore une pensée universitaire du fait religieux digne de ce nom.

Pour en savoir plus sur ce diplôme, cliquez-ici.

Maurice Sachot
Professeur en sciences de l'éducation, Membre du Centre inter-universitaire de recherches interdisciplinaires en didactique (CIRID)
Université Marc Bloch de Strasbourg
22 février 2007
Créé le 01/02/2012
Modifié le 01/02/2012