Pour s'interroger sur le rapport entre culture et religion
Une réflexion de Monseigneur Eric Aumonier, évêque de Versailles, sur les exigences des formations diplômantes en matière d'enseignement du fait religieux.
Dans ces quelques minutes de rencontre, je ne prétends pas considérer les rapports respectifs de la culture et du religieux dans notre société, ni la façon dont on conçoit et dont on vit dans notre pays le rapport entre culture et religion.

Je voudrais seulement  désigner quelques points d’attention, sous forme de questions à travailler, et sous forme de souhaits.

QUELQUES QUESTIONS A TRAVAILLER

1) Quand nous travaillons dans le champ de la culture, regarder où se trouve l’homme

L’homme n’est pas à la périphérie de la culture, comme s’il en était seulement le "spectateur ", il en est au contraire le principal acteur, et le centre autour duquel gravite toute culture.  

Je me permets à ce sujet de citer le dernier Concile abordant la question de la place et la signification de la culture, et qui la définit de la façon suivante : "tout ce par quoi l’homme affine et développe les multiples capacité de son esprit et de son corps ; s’efforce de soumettre l’univers par la connaissance et le travail ; humanise la vie sociale, aussi bien la vie familiale que l’ensemble de la vie civile, grâce au progrès des mœurs et des institutions ; traduit, communique et conserve enfin dans ses œuvres, au cours des temps, les grandes expériences spirituelles et les aspirations majeures de l’homme, afin qu’elles servent au progrès d’un grand nombre et même de tout le genre humain" (Const. Gaudium et spes, 53,2).                           

Jean-Paul II est revenu sur ce sujet à maintes reprises, notamment lors de sa rencontre avec l’ONU en le 5 Octobre 1995, et surtout lors de sa visite à l’Unesco en 1980, en situant l’homme au centre de la culture : "l’homme n’est pas la résultante des conditions concrètes de son existence (…) les cultures humaines reflètent, cela ne fait aucun doute, les divers systèmes de relations de production ; cependant ce n’est pas tel ou tel système qui est à l’origine de la culture, mais c’est bien l’homme, l’homme qui vit dans le système, qui l’accepte ou qui cherche à le changer (…) dans le domaine culturel,l’homme est toujours le fait premier : l’homme est le fait primordial et fondamental de la culture", Jean-Paul II, Discours à l’Unesco 1980, 8, dans DC (1980)1788, 604.

A sa suite différentes définitions synthétiques de la culture ont été données, comme celle du conseil pontifical pour la culture le 23 mai 1999 : "a culture, cette façon particulière dont les hommes et les peuples cultivent leur relation avec la nature et avec leurs frères, avec eux-mêmes et avec Dieu, afin de parvenir à une existence pleinement humaine"(par. 2)

On notera que ces définitions et ces approches de la culture sont offertes, sans être déduites de la révélation, mais viennent d’une perception du réel, qui est proposée dans le dialogue avec tous les habitants de cette terre. Il n’est pas nécessaire d’être croyant pour admettre ces propositions. Mais elles sont à considérer.

2) Ne pas considérer le "religieux" sous vide
Comme le disait récemment un groupe d’universitaires des I.C., le "religieux",  plus qu’un "fait",  constitue une réalité dont le seul côté visible, est en lui-même complexe : "dans chaque univers religieux se conjuguent une symbolique et un langage exprimant le sens ultime des choses en regard à leur transcendance, des rites et des exigences éthiques, une communauté spirituelle et une structure institutionnelle."

Dans une telle perspective, on ne peut considérer  le "religieux"  comme un élément séparé, qu’on traiterait à part de ceux qui vivent et expriment, personnellement et collectivement, leur attachement religieux, comme si celui-ci n’avait aucun rapport et aucune influence sur le reste, l’ensemble de la vie. On essaie de comprendre la culture et le religieux dans une étroite correspondance, de repérer la dimension religieuse de la culture. C’est à cette condition qu’on peut et même qu’on doit considérer  le religieux comme objet de savoir, au cœur d’une réalité vivante et humaine, et non comme un objet mort ou comme un objet isolé, observé sous vide.

Il ne s’agit donc pas d’une histoire des religions, ni d’une présentation sociologique des religions, même si l’apport de l’histoire et de la sociologie ne sont pas ignorés.  

Si les élèves de notre pays  sont acteurs et bénéficiaires d’une culture où les religions et le religieux ne sont plus considérés comme des corps étrangers, où le christianisme n’est plus présenté avec les clichés et les caricatures convenues, ou les schématismes hérités d'Engels, où les cultures non chrétiennes ne sont pas vues non plus comme des aberrations de l’esprit, on aura fait un grand progrès culturel, et donc aussi social.

3) Connaître notre pays et son histoire
Nous ne vivons pas sur une île mais en France et dans un contexte politique et social précis. Ce contexte n’existe pas et ne se comprend pas sans l’histoire singulière qui est la nôtre, marquée par les relations complexes Eglise/Etat. Même si nous ne réduisons pas notre histoire à ces relations, nous ne pouvons pas en faire abstraction, en particulier dans notre manière  de vivre et de penser la laïcité.  

Il faut connaître cette histoire pour apprécier les discours et les actions qui se réclament aujourd’hui de la laïcité. Si la "laïcité" a été et est souvent encore comprise comme le pavillon aux couleurs duquel naviguerait un bateau France où tout ce qui est considéré comme religieux serait étranger ou contraire au bien public, si ce terme assez vague a pu servir de justification au cantonnement du religieux dans le domaine privé,  la "laïcité" à la française est une pratique et une théorie qui évoluent. L’Etat qui ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte,  respecte et garantit la liberté  offerte aux "cultes" y compris dans leur expression publique. Il se trouve qu’aujourd’hui les politiques, dont le Président élu par les français, n’hésitent plus à parler de la place des religions dans l’espace public. Qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en offusque, une espèce de tabou se lève, sans doute aussi à cause de la présence visible de l’Islam en France. Il ne s’agit ni d’en être tétanisé ni de faire comme si cela n’existait pas, dans un pays qui vit aussi de projets, et d’adaptations aux changements : ceux de la planète, ceux de la mondialisation, ceux de la construction européenne.

Dans ce contexte, étudiants comme professeurs  se situent de façon très diverses par rapport au "religieux" : plusieurs courants se côtoient, se croisent, se superposent, et souvent à l’intérieur de l’histoire d’une seule et même personne. On y voit l’indifférence religieuse, l’intérêt fugace pour une ou des religiosités diffuses, changeantes au gré des circonstances et des rencontres.  

On y voit  aussi les courants athées, où tant de choses se mêlent : refus d’une représentation de Dieu à l’image de l’homme ; refus a priori de toute transcendance ou de toute possibilité de révélation ; refus de dépendance, celle-ci étant assimilée à une aliénation de la liberté. Il peut s’agir d’un rejet personnel, d’un héritage familial, ou d’un militantisme anti-religieux, faisant porter à tout ce qui est religieux la responsabilité du fanatisme, il peut s’agir d’une position théorique, ou d’une posture pratique. Le laïcisme idéologique et partisan, s’il n’est pas absent, n’est pas toujours systématisé ou réfléchi, et paraît relever souvent de peurs entretenues, y compris d’une peur du dialogue.

Mais on y voit aussi  des fidèles dont l’appartenance et les convictions sont fortes, leur rôle social actif et même déterminant au plan local, associatif, municipal, et dont la présence au coeur de la société est un vrai levain.  

QUE SOUHAITER AUX ENSEIGNANTS ?
   
a) Un vrai engagement de l’intelligence

Imaginer une objectivité ou une neutralité qui serait une asepsie ou un manque de recherche de la vérité ou de la justice ne respecte ni ce qu’on enseigne ni celui qui enseigne ni les élèves eux-mêmes. Il n’y a pas d’enseignement qui ne comporte une intelligence et une capacité de jugement, où l’enseignant ne s’engage à chercher "l’objectivité", disons la rigueur sur la vérité des événements et dans la présentation des pensées d’autrui.

Il fait partie de la responsabilité de l’enseignant d’aider les élèves à se former le jugement, et la déontologie élémentaire oblige à ne pas profiter de sa situation d’enseignant pour obliger les élèves à partager son appréciation personnelle. Cela vaut pour tout enseignement. Cela vaut ici encore plus, tant sont tenaces les préjugés, y compris dans les milieux qui se veulent sincèrement éclairés.  

b) Un regard respectueux
Et non un regard si distancé qu’il en devient abstrait. Il s’agit de laisser s’exprimer la religion et la culture elles-mêmes. Il est nécessaire de faire connaître ce que chaque religion dit d’elle-même, son origine, son fondateur, sa croyance centrale, sa vision de l’homme et de l’histoire, et du monde. Sans parler à sa place, mais en étant attentif à ce qu’elle dit d’elle-même. Par exemple : les chrétiens ne se considèrent pas comme les membres d’une "religion du livre", mais ce sont les musulmans qui les voient et les désignent ainsi !

Autre exemple : les béatitudes, comme le commandement de l’amour et du pardon ne sont pas un enseignement de Jésus parmi d’autres, mais la charte même de l’existence. Ou encore : la Trinité n’est pas une mathématique sacrée ni une forme subtile de trithéisme. Ou encore : la prière chrétienne ne se définit pas comme un exercice consistant à s’isoler du monde pour se retrouver ou s’oublier soi-même, mais comme un  dialogue avec Quelqu’un reconnu comme Père, etc. On peut être attentif aussi à la conception  que se font les différentes religions du dialogue inter-religieux,  et à leur pratique….   Notre fond culturel français nous porte à imaginer trop facilement que tout le monde se ressemble et que les différences ne portent que sur des détails ou des nuances…

c) Du plus connu au moins connu…
On a évidemment un peu le vertige sur le nombre de connaissances premières et fondamentales qu’il faudrait avoir sur l’Inde, Bouddha, les religions africaines, l’Islam, le judaïsme, et bien sûr le christianisme, sur les rites et les communautés, avant d’oser en parler…  On ne peut tout savoir, mais par où commencer ?  Il vaut mieux à mon sens se concentrer un peu sur ce qui fait notre fond culturel européen, qui est d’ailleurs caractérisé par une certaine aptitude à l’universalisme, à l’accueil de pensées d’ailleurs…

Encore faut-il inventorier ce fond : l’histoire littéraire et l’histoire tout court  sont strictement incompréhensibles sans la connaissance  de la culture et de la religion. Sont opaques sans cela les Cervantes, Rabelais, Dante,  Dostoiewski, Claudel, Peguy, Bernanos, mais aussi les Shakespeare, Zola, Victor Hugo, Maupassant, Balzac, Baudelaire… Pensons aussi aux beaux arts, au cinéma, au théâtre, à la musique….De même, la présentation extérieure et matérialiste de l’art, qui  suppose le refus du sens,  est elle-même vide de sens.  Cela vaut pour le  Moyen Age,  pour la Renaissance, pour les sculptures de Rodin, pour la mythologie grecque…

d) Le rapport raison et foi
Un des enjeux les plus importants, sinon le plus important de ces enseignements est celui des rapports entre la raison et la foi, la raison et l’expression religieuse.  En effet, tout phénomène religieux, en tant qu’humain, a rapport avec la raison de l’homme, mais aussi et surtout, l’homme est nativement ouvert à la totalité. Il est beau qu’il le découvre, car ainsi il se découvrira libre.

C’est pourquoi l’amalgame facile et superficiel, véhiculé souvent par des journalistes, entre le fanatisme et le religieux est historiquement et scientifiquement inexact, et à cause de cela, dangereux, et source de violence.

Une des caractéristiques du christianisme, et plus particulièrement du catholicisme, est non seulement son estime pour la raison humaine, créée, mais  sa conversation habituelle, et, on peut le dire, structurelle avec la raison philosophique : elle "correspond" avec celle-ci dans la mesure où un intérêt pour le divin y est comme partagé. La foi chrétienne reconnaît dans le logos philosophique la participation à un mystère. C’est ce que voyaient les Pères de l’Eglise en dialogue avec la philosophie grecque, Thomas d’Aquin en dialogue avec Aristote et les philosophes arabes ; ce que voyaient nos arrière grand parents travaillant au renouveau des sciences bibliques face aux défis de la critique historique ; ce que voyait encore  Jean-Paul II  dans son dialogue avec les courants philosophiques contemporains.  

L’originalité du christianisme est encore plus grande du fait qu’il a  exposé et explicité la façon dont il cherche à traduire et à vivre ce rapport : au concile de Vatican I, en 1870, et de nos jours, avec Jean-Paul II, dans Fides et ratio, et Splendor Veritatis. L’intelligence adhère à la révélation sur la parole intelligible qui lui est offerte. La rationalité est à l’œuvre aussi dans la compréhension de cette parole, mais aussi dans la vie de foi.

Mgr Eric Aumonier
Evêque de Versailles
21 février 2008
Créé le 01/02/2012
Modifié le 01/02/2012